Apprendre à attendre
Sortir son téléphone dès qu'une file d'attente se forme, vérifier un message avant même d'avoir décidé quoi y chercher : ce geste minuscule, répété chaque jour, révèle une transformation profonde de notre rapport à l'attention et au temps présent.
Ce que nous perdons quand nous ne savons plus attendre
Sortir son téléphone dès qu'une file d'attente se forme, vérifier un message avant même d'avoir décidé quoi y chercher : ce geste minuscule, répété chaque jour, révèle une transformation profonde de notre rapport à l'attention et au temps présent.
Il y a quelques années encore, attendre un train, une réponse ou son tour chez le médecin ne posait aucune question particulière. On attendait, voilà tout. Aujourd'hui, il semble nécessaire de trouver quelque chose à faire en attendant : sortir son téléphone, vérifier un message, lire les nouvelles. Est-ce vraiment un problème ?
On explique souvent cette difficulté à attendre sans rien faire par la multiplication des sollicitations : davantage de messages, d'informations et de contenus immédiatement disponibles. L'explication, sans être fausse, reste incomplète.
Ce qui a changé n'est pas seulement le nombre des sollicitations extérieures. Nous avons pris l'habitude de les guetter. Nous ne nous contentons plus d'être interrompus : nous anticipons l'interruption, et il nous arrive même de nous interrompre nous-mêmes sans qu'aucune raison précise nous y pousse.
Il serait inexact de dire que nous sommes devenus incapables de nous concentrer. Ce qui s'est affaibli, c'est notre capacité à diriger volontairement notre attention, surtout lorsque ce sur quoi elle se pose ne procure ni plaisir ni récompense immédiate.
Une vidéo amusante capte l'attention sans effort parce qu'elle est immédiatement gratifiante. Mais lire un texte un peu exigeant, écouter quelqu'un longuement ou simplement patienter sans rien faire ne donne rien dans l'instant. C'est justement là que l'attention volontaire peine à se maintenir.
Ces situations demandent une forme de continuité intérieure que nous avons en partie perdue.
On peut distinguer deux formes d'attention. La première, réflexe et utile, est sollicitée par ce qui bouge, sonne ou surprend. La seconde suppose un choix : décider de ce qui mérite notre présence et s'y tenir malgré les sollicitations concurrentes. Notre époque s'est révélée redoutablement efficace pour mobiliser la première et affaiblir la seconde.
Ce recul de l'attention volontaire a une conséquence que l'on mesure rarement : la disparition progressive de l'ennui.
On considère souvent l'ennui comme un temps perdu. C'est oublier qu'il joue un rôle précis. Lorsque les stimulations immédiates cessent, quelque chose peut se réorganiser en nous. Une pensée plus personnelle peut émerger, un désir véritable se distinguer d'une simple impulsion et l'imagination retrouver un espace.
Un enfant livré à l'ennui finit souvent par rêvasser, inventer des histoires, transformer, « repeindre » ce qui l'entoure. L'imagination ne naît pas nécessairement de l'ennui, mais elle y trouve un terrain favorable, parce qu'aucun contenu déjà préparé ne vient l'occuper à sa place.
Il peut en être de même pour un adulte. Lorsque le silence et l'inactivité ont le temps de s'installer, une dimension intérieure réapparaît. Ce n'est pas toujours une pensée précise. Ce peut être une rêverie, un souvenir, une intuition ou simplement un apaisement.
En cherchant systématiquement à remplir chaque temps d'attente, nous empêchons peut-être quelque chose d'oublié de revenir : une forme spontanée de méditation, sans sujet imposé ni support extérieur, et souvent une paix intérieure.
Cette fringale d'occupations nous prive de ce que contient l'instant présent. Or l'instant présent est le seul temps où notre vie puisse être vécue.
Un repas, une conversation ou une promenade peuvent parfaitement se dérouler sans que nous y soyons vraiment. Le corps s'y trouve ; l'attention, elle, est déjà partie ailleurs.
À force de chercher un support extérieur, on finit par ne plus savoir vivre les moments où rien ne nous distrait. Ce n'est pas la vie qui est devenue vide, c'est notre attention qui ne sait plus en profiter sans artifices.
On croit gagner du temps en menant plusieurs choses de front. En réalité, on obtient surtout des journées bien remplies mais peu habitées, qui se succèdent sans laisser de trace nette, un peu comme les contenus d'un flux que l'on fait défiler sans jamais s'arrêter.
Le manque n'est donc pas seulement un manque de concentration. C'est un manque de continuité avec soi-même.
Il ne s'agit pas de déclarer la guerre aux écrans ni à la modernité, ni de viser une concentration parfaite et permanente. Il s'agit de recommencer à distinguer les moments où nous choisissons notre attention de ceux où elle nous est soutirée sans que nous nous en rendions compte.
Cela commence par des choses très simples : finir un paragraphe avant de vérifier un message, marcher quelques minutes sans écouteurs, laisser son téléphone dans sa poche lorsqu'il n'est pas utile.
Le silence relatif d'un sous-bois ou d'un chemin mérite aussi qu'on l'écoute. Les moments inoccupés permettent au mental de se reposer un peu, à condition de ne pas les remplir aussitôt. Il n'y a rien d'héroïque là-dedans. Ce sont de petites restaurations, presque invisibles, de la continuité intérieure.
Au début, ce calme retrouvé peut sembler vide. L'esprit, habitué à sa ration de nouveauté, cherche de bonnes raisons de s'en détourner. Puis, peu à peu, l'agitation retombe.
Ce qui paraissait terne reprend alors du relief : une lecture devient plus profonde, une conversation plus réelle, un travail moins morcelé. Même le repos redevient possible, du simple fait qu'il n'a plus besoin d'être occupé.
Nous parlons volontiers de protéger notre temps. Peut-être faudrait-il commencer par protéger notre attention, car un temps auquel nous ne sommes pas présents finit par nous échapper, même lorsqu'il nous appartient.