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Publié par Jean Benoit

On veut tous être aimés, compris, reconnus. Mais faisons-nous, pour les autres, cet effort que nous attendons d'eux ? Ce texte propose une dynamique qui permet de retrouver une autonomie affective dans l'amour qu'on donne plutôt que dans celui qu'on attend — et qui s'incarne quand on sait comment retrouver ce bonheur simple de l'instant qu'enfant nous connaissions. Ainsi nous devenons capables de recevoir en donnant.

tableau représentant deux amoureux enlaçés

 

Blog Yoga Originel

 

Pourquoi l'amour qu'on attend nous échappe

 

On veut tous être aimés, compris, reconnus. Mais faisons-nous, pour les autres, cet effort que nous attendons d'eux ? Ce texte propose une dynamique qui permet de retrouver une autonomie affective dans l'amour qu'on donne plutôt que dans celui qu'on attend — et qui s'incarne quand on sait comment retrouver ce bonheur simple de l'instant qu'enfant nous connaissions. Ainsi nous devenons capables de recevoir en donnant.

 

 

On veut tous être aimés. On veut tous être compris. Il y a en nous une telle demande de reconnaissance. « Je veux qu'on m'aime. Je veux qu'on me comprenne. Je veux qu'on me voie tel que je suis. » Oui, bien sûr. Ce désir est humain, ancien même. Mais comment demander aux autres ce qu'on ne sait pas toujours leur donner ?

 

Comment réclamer d'être compris quand on ne prend pas vraiment le temps de comprendre les autres ? Comment demander à être aimé pour soi-même quand, bien souvent, on ne sait pas encore aimer les autres pour eux-mêmes ?

 

Tout le monde veut être aimé, tout le monde veut être compris, et chacun reste dans son coin, comme une île déserte. Chacun voudrait que l'autre traverse la mer, vienne jusqu'à lui, reconnaisse sa valeur, sa blessure, son importance. « Regardez comme je suis quelqu'un de bien ; je mérite qu'on m'aime, qu'on me comprenne. »

 

Beaucoup de demandes, et peu d'offres. On dirait qu'on a tous été sevrés trop tôt — ces pauvres chats ! Ils réclament sans cesse, parce que le lait est venu à manquer avant l'heure. Mais cet amour qui manque, il faut le chercher ailleurs que chez les autres — parce que les autres le cherchent aussi. Ils ont soif eux aussi. Ils ont faim eux aussi. On ne demande pas à un affamé de partager sa faim pour satisfaire la sienne.

 

C'est une erreur de chercher l'amour, la paix et le bonheur chez l'autre comme s'il pouvait nous les donner. L'autre cherche lui aussi quelqu'un qui aurait trop d'amour, trop de paix, trop de bonheur, et qui serait prêt à lui en donner. C'est comme dans ces conversations où tout le monde veut parler, s'exprimer, raconter sa vie, et où personne ne veut écouter. Chacun attend de l'autre qu'il fasse ce que lui-même ne sait pas encore faire.

 

On entend parfois dire qu'il faut, pour avancer, ne s'entourer que de gens qui nous tirent vers le haut. Belle idée, en apparence. Mais si tout le monde faisait ça, personne ne tirerait personne. Chacun resterait là, la main tendue, attendant qu'une autre main, plus forte, plus généreuse, vienne le hisser. Ce n'est pas ainsi qu'on trouve l'amour. Ce n'est pas ainsi qu'on trouve le bonheur.

 

Vanité, mépris, indifférence, frustration, avidité : ce sont souvent les fruits de ce mécanisme, quand on attend des autres ce qu'on refuse de leur donner.

Le vrai détachement

 

Ne confondons pas le bonheur et la satisfaction passagère, pas plus que l'amour et le plaisir — même si les deux peuvent se rencontrer. Le bonheur dont je parle n'est pas seulement l'apaisement d'un désir. Ce n'est pas obtenir enfin ce qu'on voulait, recevoir enfin ce qu'on réclamait, être enfin reconnu par ceux dont on attendait le regard. Ce bonheur-là dépend encore trop des circonstances, encore trop des autres. Il peut venir et repartir avec eux.

 

Le bonheur, c'est la satisfaction profonde — non pas celle d'un désir comblé, mais cette paix stable qui vient quand on retrouve, dans l'instant, ce qui compte vraiment.

 

La première chose à faire, pour trouver ce bonheur-là, c'est de se détacher. Mais se détacher de quoi ? Beaucoup pensent qu'il s'agit d'abord de se détacher des choses : des objets, du confort, du statut social, de l'image qu'on donne. C'est vrai, ces attachements existent, et ils peuvent prendre beaucoup de place. Mais ils ne sont souvent que les feuilles extérieures.

 

Il faut bien comprendre une chose : le détachement n'est pas l'indifférence. Se détacher, ce n'est pas devenir froid, fermé aux autres. Ce n'est pas cesser d'aimer. C'est cesser de demander aux autres de combler ce qu'eux-mêmes n'ont pas à donner. L'indifférence ferme le cœur ; le détachement le libère.

 

Celui qui veut mûrir intérieurement ressemble un peu à un artichaut. Il retire une feuille, puis une autre. Il se détache de ceci, puis de cela : de sa voiture, de sa maison, de ses vêtements, de son statut, de ses rêves, de l'idée qu'il se fait de lui-même dans le regard des autres. Il avance ainsi, feuille après feuille, attachement après attachement. Cela peut prendre des années. Et plus on approche du cœur, plus c'est difficile.

 

Car le plus tenace de tous les attachements, ce n'est pas l'attachement aux choses. C'est l'attachement à l'image qu'on se fait de soi : celle qui veut être aimée, reconnue, respectée, comprise, prise au sérieux. Voilà le grand attachement — celui qui se cache derrière tous les autres.

 

Ce besoin d'être vu peut s'attacher à des choses grossières, visibles, matérielles — mais aussi à des choses plus subtiles : se sentir quelqu'un de détaché, justement, et vouloir être admiré pour ça. Peu importe qu'on lâche quelques feuilles extérieures, tant qu'on ne touche pas au cœur de l'artichaut.

 

Les attachements visibles sont souvent comme des fusibles. On les fait sauter l'un après l'autre, et on croit avoir réglé le problème — mais le vrai courant continue de passer ailleurs, plus profondément, dans ce besoin d'être vu et reconnu. Tant que celui qui dit « moi » reste au centre de tout, ce mécanisme garde sa place.

 

À un moment donné, il faut cesser de réclamer d'être aimé, et essayer d'aimer. Non par devoir, non pour se donner une belle image, mais parce qu'en aimant, quelque chose se libère. Quand on trouve son bonheur dans le fait de donner, on devient plus facilement heureux — parce que donner ne dépend que de nous. Recevoir dépend toujours des circonstances, du cœur des autres, de leur disponibilité, de leurs propres blessures. Donner, lui, peut commencer maintenant.

Recevoir en donnant

 

En donnant, on se rend compte qu'on n'est pas propriétaire de l'amour. On en est le passage. L'amour passe par nous, à travers nous, et on en est les premiers bénéficiaires. Plus on donne vraiment, plus on reçoit. Quand on veut recevoir à tout prix, on reçoit rarement, parce que l'attente elle-même ferme déjà la main. Mais quand on laisse l'amour circuler, quand on cesse d'en faire une possession personnelle, on découvre qu'il ne manque pas.

 

On n'est pas les créateurs de l'amour. On en est les bénéficiaires — on le reçoit, et on le redonne. Cette gratitude-là est déjà, en elle-même, une forme d'amour.

 

Ce qu'on croit être n'est pas forcément ce qu'on est vraiment. Plus on se rapproche du cœur, plus on voit que les attachements visibles cachaient autre chose. Ce qu'on défendait n'était pas seulement ses possessions, ses habitudes, ses idées — c'était l'image de soi elle-même : celle qui veut être aimée, reconnue, celle qui veut exister dans le regard des autres.

Le goût de l'instant

 

Le bonheur, c'est la satisfaction profonde. Quand on habite pleinement sa conscience, qu'on voit, qu'on entend, qu'on sent pleinement, sans rien demander d'autre à l'instant que d'être ce qu'il est, alors quelque chose remonte à la surface : une paix ancienne, une simplicité, une joie sans objet.

 

Tandis que j'écris ce texte, il pleut. Mon bureau est sous le toit et j'entends la pluie tomber. C'est étrange, parce que cette pluie qui tombe ce soir est exactement la même pluie que celle qui tombait, quand j'étais enfant, sur la toile d'une de ces grandes tentes collectives où je dormais en colonie de vacances. Le même bruit doux, régulier, enveloppant.

 

C'est aussi le bruit que faisait la pluie sur ma voiture, quand je vivais dans les Landes, dans le Sud-Ouest de la France, et que je m'y abritais. La pluie tombait sur la carrosserie, et c'était le même bruit. Tous ces moments, dont la pluie me fait me souvenir, sont pareils à celui de maintenant. C'est le même instant — avec le même goût, la même présence.

 

De temps en temps, c'est le parfum du foin coupé dans l'air chaud d'une fin d'été qui ressuscite ainsi le présent. On marche au bord d'une route, il fait chaud, on longe un pré fauché et, tout à coup, un petit vent se lève, et ce parfum nous emplit : l'été qui souffle son haleine de foin coupé, le même parfum que celui qu'on sentait, enfant, en marchant au bord d'une route d'été.

 

Ces instants-là, on ne les fabrique pas. Ils viennent nous visiter, comme pour faire remonter cette paix à la surface. Il suffit d'être disponible pour en profiter — d'accueillir ce qui se présente plutôt que d'exiger qu'il vienne. Au fond de chacun, il y a cette intuition de la grâce — qu'on l'appelle providence, synchronicité, ou simplement chance — c'est elle qui visite l'instant et nous le rend, pour peu qu'on sache la recevoir.

 

Le goût de ces instants est le même. C'est le goût de l'instant présent — ce parfum, ce bruit de pluie, cette chaleur, cette lumière, cette simple présence à ce qui est. Tout cela nous rappelle quelque chose qu'on connaît déjà. Ce n'est pas seulement un souvenir : c'est le goût d'une paix qui nous habite depuis toujours, et qu'on oublie si souvent, ne sachant plus où la retrouver.

 

C'est le goût de cet état où l'on est pleinement satisfait, où l'on n'a besoin de rien de plus, où l'on n'a plus peur. La paix dans l'instant présent, cette satisfaction sans peur — voilà la vraie réussite. Elle n'est pas ailleurs, elle n'est pas dans un avenir meilleur. Elle est là, dans cet instant pleinement vécu, quand on cesse de courir après ce qui manque et qu'on reconnaît ce qui est déjà donné.

 

Je me souviens, enfant, le bonheur était tellement organique, simple, évident. Juste vivre, voir, entendre, sentir, ressentir — et j'étais en plein délices. Pas besoin de construire une théorie du bonheur, pas besoin d'attendre que le monde donne sa permission. Le bonheur était là, dans le corps vivant, dans la lumière, dans les bruits, dans les odeurs, dans l'instant.

 

Quand le corps et l'esprit sont en accord avec l'instant, ce bonheur-là remonte naturellement à la surface. Ce n'est pas un bonheur fabriqué, ni une récompense. C'est ce qui apparaît quand l'agitation se calme, quand l'esprit cesse de réclamer, quand ce besoin d'être vu cesse, un instant, de se nourrir du regard des autres.

 

Aujourd'hui, on croit souvent qu'il faut tant de choses pour être heureux : être aimé, compris, reconnu, rassuré — que les autres nous donnent enfin ce qu'on attend d'eux. Alors le bonheur devient rare, presque impossible, parce qu'il dépend de trop de conditions. C'est en partie l'effet d'une société qui voudrait nous faire croire qu'il faut toujours plus de choses pour oser envisager le bonheur. Mais c'est aussi notre propre manière de le chercher là où il ne se trouve pas.

 

 

madhyama.marga@gmail.com

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